Échecs et bourgeoisie

echecs bourgeoisie Wilhelm Steinitz

La gloire, je l’ai déjà. Maintenant, j’ai besoin d’argent.

Wilhelm Steinitz

Monsieur Steinitz, l’avait un jour apostrophé un millionnaire, vous ne participez aux tournois que pour l’argent, alors que moi, je n’y viens que pour l’honneur !
Chacun joue pour ce qu’il n’a pas ! lui renvoya le bon vieux Steinitz.

Contrairement à l’image que l’on pourrait avoir d’un champion du monde, Wilhelm Steinitz n’a jamais connu l’aisance financière. Joueur professionnel à une époque où les échecs rapportaient peu, il vécut souvent dans des conditions précaires et dépendait des prix des tournois, des matchs et de ses activités de journaliste. Il acceptait souvent des matchs principalement parce qu’il avait besoin des primes. Lors du match pour le championnat du monde contre Emanuel Lasker en 1894, il accepta même de réduire plusieurs fois les enjeux financiers afin que le match puisse avoir lieu, probablement parce qu’il avait lui-même besoin de cet argent. Malgré son immense influence sur le jeu, il termina sa vie dans la pauvreté.

À la fin du XIXe siècle, la société européenne connaît de profondes transformations. Avec l’essor de l’industrialisation et la montée en puissance de la bourgeoisie, les valeurs évoluent : la réussite économique, l’épargne, la gestion rigoureuse des ressources et la recherche du profit prennent une place de plus en plus importante. Cette évolution se reflète également dans le monde des échecs.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Wilhelm Steinitz. En rupture avec le style romantique qui dominait jusque-là, il développe une approche scientifique et positionnelle du jeu. Pour Steinitz, chaque avantage, aussi infime soit-il, possède une valeur. Un simple pion d’avance constitue un capital qu’il faut préserver avec patience, quitte à défendre longtemps une position avant de convertir cet avantage en victoire.

Cette philosophie tranche radicalement avec celle des joueurs romantiques, amateurs d’attaques spectaculaires, de sacrifices audacieux et de combinaisons brillantes. Ils voient dans son style une approche d’« épicier », plus préoccupée par la rentabilité que par la beauté du jeu. Vision « petite-bourgeoise » d’un Steinitz qui, sa vie durant, n’eut jamais un sous vaillant.

Et pourtant, cette vision allait profondément transformer les échecs. En démontrant qu’une accumulation méthodique de petits avantages pouvait l’emporter sur les attaques les plus flamboyantes, Steinitz posa les bases des échecs modernes et ouvrit la voie à toute l’école positionnelle qui lui succéderait.

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