Capablanca se raconte
« Je n’avais pas encore quatre ans, quand un jour, j’entrai dans le bureau de mon père et le vit joué avec un ami. Jamais auparavant, je n’avais vu une partie d’Échecs et les pièces attirèrent mon attention. Le jour suivant, je revins observer jouer mon père. Le troisième jour, mon père, qui était un débutant, déplaça son Cavalier d’une case blanche à une autre de ma même couleur. Son adversaire, pas meilleur joueur, ne s’en aperçut pas. Mon père gagna la partie et je lui dis qu’il avait triché. C’est tout juste s’il ne me jeta pas hors de la pièce. Je lui fis remarquer ce qu’il avait fait. Mon père me demande ce que je connaissais des Échecs et je lui dis que je pouvais le vaincre. Il me répondit « Cela n’est pas possible, tu ne connais même pas le déplacement des pièces ». Nous jouâmes une partie et je la gagnai. Cela fut mon début.
J’avais quatre ans quand se disputa le match historique entre Steinitz et Tchigorine, qui attisa beaucoup mon intérêt. Un autre évènement fut la visite de Pillsbury à La Havane. À l’époque, j’avais onze ans et n’étais pas très bon joueur. Vous pouvez imaginer comment je fus impressionné de voir Pillsbury jouer à l’aveugle seize parties simultanées. C’est ce qui éveilla mon intérêt pour les Échecs. Après avoir obtenu la permission de mes parents, j’ai commencé à fréquenter le club d’échecs.
Trois mois ne furent pas écoulés et j’atteignais déjà la première catégorie, lorsque je remportais le match contre le champion de Cuba. J’avais alors douze ans. On m’amena, un jour, dans un club d’une petite ville de province. Dans un coin, je vis jouer deux messieurs. Je m’assis et les observais. Depuis l’enfance, j’avais l’habitude de rester assis tranquillement et observer les autres jouer.
Quand la partie fut terminée, un des joueurs s’en alla et l’autre, ne voyant personne avec qui jouer, me demanda si je savais jouer. Comme j’avais été si silencieux, il imaginait sans doute que je ne savais pas. Je lui répondis par l’affirmative et il m’a donné l’avantage d’un Cavalier. Il me dit qu’il était intéressé de voir comment je jouais et ajouta qu’il était le meilleur joueur de la ville. J’acceptais toujours quand on me donnait un avantage. Après qu’il ait perdu deux parties, il me proposa de jouer sans avantage. Mais il continua à perdre et il me dit qu’aujourd’hui, il n’avait pas vraiment l’âme à jouer. Après une nouvelle défaite, il me dit qu’il était malade. Je suggérais de lui donner l’avantage d’un Cavalier. Il l’accepta pour me montrer que j’avais une trop bonne opinion de moi-même. Cela fut une grande partie, mais il abandonna en finale. Il se couvrit de sa casquette et à peine murmura-t-il un au revoir. Mais il revint de suite, me demandant comment je m’appelais. Il récupéra alors immédiatement sa fierté meurtrie et commença à se vanter partout qu’il m’avait fait l’avantage d’un Cavalier… »
José Raúl Capablanca





















