Folie ou thérapie échiquéenne

« Les échecs ne rendent pas fou ; ils permettent aux fous de conserver leur raison. »
Bill Hartston
« Il n’y a point de génie sans un grain de folie » disait Aristote. Et peut-être point de folie sans une étincelle de génie. Depuis toujours, les échecs stimulent l’imaginaire. Leur profondeur stratégique, leur silence et l’intensité de la réflexion qu’ils exigent ont nourri une image romantique du joueur d’échecs : celle d’un génie solitaire, entièrement absorbé par son jeu, au point de sombrer dans la folie. La littérature a largement contribué à forger ce mythe, notamment avec La Défense Loujine de Vladimir Nabokov ou Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, où le jeu devient le miroir des tourments de l’esprit.
Il est vrai que l’histoire des échecs ne manque pas de grands joueurs au comportement parfois singulier, voire franchement excentrique : Paul Morphy, Akiba Rubinstein, Carlos Torre Repetto ou plus près de nous, le génial Bobby Fischer. Leurs destins hors du commun ont largement contribué à entretenir le mythe du joueur d’échecs au génie fragile.
« Aucun Grand Maître n’a une personnalité normale. Ils se différencient seulement par leur type de folie » pensait Viktor Kortchnoï. Le jeu isole certains grands joueurs du reste du monde et, « poussée à l’extrême, cette sorte d’autarcie, écrit Jacques Bernard¹, peut induire une forme de renversement des valeurs, où tout ce qui ne ressort pas exclusivement du domaine du jeu est rejeté dans un néant brumeux, une indifférence souveraine. À partir d’un certain degré, la frontière entre l’excentricité et la folie devient ténue ». D’un simple divertissement, au fur et à mesure que le joueur gravit les échelons jusqu’au couronnement suprême, le jeu devient pour lui le moyen d’assouvir et d’affirmer sa volonté de puissance. Lasker écrivait : « Les Échecs sont une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique ». Dans cet isolement brisé que par l’affrontement des tournois, quand la réalité ne répond plus à cette soif de puissance, quand son orgueil se confronte à l’échec, il est à craindre que la folie ne soit le seul refuge pour l’ego blessé. Incapable d’accepter objectivement la défaite, il aura alors recours au complot visant sa destruction, évitant ainsi toute autocritique douloureuse et épargnant sa vanité.
Pourtant, rien ne permet d’affirmer que les échecs soient à l’origine de leurs troubles ; ils en furent tout au plus le théâtre. L’idée que les échecs puissent, au contraire, préserver l’équilibre de l’esprit est bien plus ancienne. Au Xᵉ siècle, déjà, le grand médecin persan Rhazès, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique, recommandait la pratique des échecs dans certaines affections mentales. Son objectif était simple : stimuler l’attention, canaliser les pensées et maintenir l’activité intellectuelle. En 1621 paraît The Anatomy of Melancholy de Robert Burton. Véritable encyclopédie de la mélancolie — ce que nous appellerions aujourd’hui la dépression — l’ouvrage recense les moyens susceptibles de soulager les souffrances de l’esprit. Burton y fait l’éloge des échecs : « la pratique des Échecs est un bon exercice intellectuel… il n’est de meilleur remède pour distraire l’esprit et changer le cours de sa méditation. »
Le destin de plusieurs de nos plus grands joueurs, Morphy, Fischer, semble aller dans ce sens. C’est quand ils abandonnent le jeu, ou que le jeu les abandonne, que leur psyché se lézarde. Comme si le jeu leur offrait une cellule capitonnée de soixante-quatre cases, refuge où leur esprit pouvait s’ordonner, se canaliser et trouver un fragile équilibre.
Peut-être faut-il alors renverser la vieille légende. Les échecs ne rendent pas fou ; ils offrent à ceux dont l’esprit est tourmenté un ordre là où règne le chaos, un univers dont les règles sont immuables quand le reste du monde semble vaciller.
¹ Jacques Bernard, Socio-anthropologie des joueurs d’échecs, Paris, L’Harmattan, coll. « Socio-anthropologie », 2005, 282 p. L’auteur y analyse la place du jeu d’échecs dans la vie sociale, les processus de sociabilisation des joueurs, le fonctionnement des clubs, les compétitions et la professionnalisation des joueurs. Cet ouvrage constitue une référence pour comprendre les dimensions sociales et culturelles de la pratique échiquéenne.





















