Fair-Play
En une occasion Capablanca et le Grand Maître yougoslave Milan Vidmar ajournèrent¹ une de leurs parties pour la terminer le lendemain. Vidmar avait analysé que sa position était perdue, mais n’avait pas voulu signer son abandon pour tester son hypothèse en jouant quelques coups de plus. Les deux joueurs quittent la salle en bavardant, utilisant le français, seule langue commune qu’ils partagent, mais qu’ils parlent tous deux assez mal. Vidmar confie à Capablanca qu’il croit sa position très mauvaise.
Le lendemain, quand le jeu reprend, Capablanca ne se présente pas. L’enveloppe est ouverte et le coup de Vidmar joué. Le temps de Capablanca s’écoule inexorablement. Vidmar passe le temps en observant les autres parties. Après quelque temps, l’arbitre s’approche et avertit que Capablanca n’est toujours pas arrivé. Vidmar répond que son adversaire a encore suffisamment de temps pour bien jouer la finale qui se présentait. L’arbitre revient quelques minutes plus tard, cette fois-ci préoccupé, car il ne reste que quelques minutes à la pendule. Vidmar, alors, commence à douter : en se quittant la veille, Capablanca n’aurait-il pas mal interprété son commentaire de la partie, imaginant que Vidmar, le lendemain, allait abandonner. Il ne manquait plus que quelques secondes au drapeau du Cubain pour tomber. Vidmar vint à l’échiquier et coucha son roi, indiquant ainsi son abandon, évitant que Capablanca perde au temps ! Capablanca arriva quelques minutes plus tard, bien surpris de voir que la partie se jouait, s’approcha de la table et sourit avec satisfaction quand il vit le roi couché de Vidmar. Une question : nos GMI modernes seraient-ils aussi fair-play que notre bon Vidmar ?
¹ L’ajournement était autrefois fréquent dans les tournois d’échecs : lorsqu’une partie ne pouvait être terminée dans le temps imparti, le joueur au trait écrivait son prochain coup sur une feuille placée dans une enveloppe scellée. La partie reprenait le lendemain à partir de cette position. Cela permettait aux joueurs d’analyser la position pendant l’interruption, parfois avec l’aide de leurs secondants. Cette pratique a progressivement disparu dans les années 1990, notamment avec l’accélération des cadences de jeu et l’évolution de l’organisation des compétitions. Les progrès de l’analyse informatique ont également contribué à rendre ces interruptions obsolètes.





















