Échecs, amour et jalousie à la cour de Charlemagne
Dans cet extrait publié en 1836 dans la revue Le Palamède, Paulin Paris rapporte un épisode littéraire mettant en scène Charlemagne et Garin de Monglane. Après que l’impératrice a avoué son attirance pour Garin, Charlemagne, animé par la jalousie et la colère, provoque son vassal en un duel échiquéen dont l’issue décidera de son sort. Ce récit nous plonge dans l’univers des échecs médiévaux, où les pièces portent parfois des noms aujourd’hui oubliés. Il témoigne ainsi de la richesse de l’histoire de notre jeu.
L’empereur, frappé de sa bonne mine, l’a retenu volontiers à ses gages, il en a fait son conseiller, son gonfalonnier, son sénéchal et, enfin, son majordome. Grand était son crédit, plus grande encore l’affection qu’il recueillait de toutes parts. Faut-il s’étonner que l’impératrice ait partagé l’engouement universel ! Un jour, la noble dame ayant pénétré dans l’appartement de Garin, osa lui révéler les sentiments que lui inspirait son mérite. Alors se renouvela la scène biblique de Joseph avec la belle Égyptienne ; mais, si l’impératrice imita, dans ses dérèglements, l’épouse du ministre de Pharaon, elle sut conserver pour la vérité un respect qui, certainement, lui fait beaucoup d’honneur. Garin, en s’éloignant, avait laissé son manteau entre les mains de la triste amante. Charlemagne arrive, il demanda la cause du désordre dont il voit les vestiges.
« Sire, répond courageusement l’impératrice, écoutez, sans m’interrompre, ce que j’ai à vous confier. J’ai vu Garin, et maintenant, il m’est impossible d’en aimer un autre. Je suis devenue parfaitement insensible au charme des festins et des banquets ; le gibier n’a plus de fumet pour moi ; le poisson ne flatte plus mon palais ; les vins les plus délicats, les liqueurs les plus généreuses ont cessé de m’offrir la moindre douceur ; adieu le service divin et les chants de l’Église ; qu’on ne me parle plus de faucons ou de filets, de danses de Flamands ou de rondes de Bretagne ; et vous-même, quand vous daignez m’approcher, vous me semblez insupportable ; je préférerais à vos étreintes celles d’un dogue ou d’un bouc, car je pourrais me délivrer plus promptement de leur poursuite. En un mot, je n’ai plus qu’une image devant les yeux ; mes salles en sont remplies, je la trouve sur mon siège, dans mon livre de prières, dans tous mes songes de la nuit. Partout, je vois Garin, partout son souvenir me poursuit. Toutefois, gardez-vous de l’accuser, c’est le plus fidèle, le plus loyal de vos barons ; je lui ai découvert ma pensée, il m’en a grandement blâmée. Que tardez-vous donc maintenant ? Privez-moi de la lumière du jour ; faites-moi brûler vive ou précipiter dans la mer, je l’ai mille fois mérité. »

Disant ces mots, la dame se jette aux genoux de l’empereur. Celui-ci demeure immobile de saisissement ; puis il roule les yeux et fronce les sourcils ; il va frapper sa coupable épouse ; mais sa beauté retient sa vengeance, il s’éloigne sans l’avoir maltraitée et sans même avoir répondu par un seul reproche à son imprudent aveu. Je dis « imprudent », car en rendant justice à sa sincérité, on peut déjà conjecturer qu’elle eût tout aussi bien fait de se taire. Ne devait-elle pas, en effet, prévoir qu’en dépit de ses protestations, l’empereur prendrait en grand soupçon la conduite de Garin et ne lui pardonnerait jamais la préférence dont il est l’objet ?
Des amis empressés ne manquèrent pas de prévenir Garin des dispositions de l’empereur. Le sénéchal n’alla de trois jours au palais. Le quatrième, Charlemagne l’ayant expressément mandé, Garin crut devoir, avant d’obéir, assembler ses parents et ses amis.
« Entendez-moi, seigneurs, leur dit-il. Le roi de France est irrité ; je l’ai vivement contrarié sans qu’il y ait eu rien de ma faute ; et maintenant il m’ordonne de venir le trouver. J’ignore dans quelle intention, mais je sais bien que je mettrai au nombre de mes meilleurs amis celui qui lacera sa cuirasse, avant de me suivre. »
À ces mots, tous s’armèrent secrètement ; sous les draps richement tissés, ils coulent un glaive acéré ; malheur à qui s’avisera de les quereller ! Puis ils sortent de l’hôtel et se présentent devant l’empereur. Charles en voyant Garin rougit de colère et ne sait d’abord quels reproches lui adresser. Enfin, après avoir fait à ceux qui l’entouraient un signe d’intelligence, comme pour leur recommander la prompte exécution de ses volontés :
« Garin, s’écrie-t-il, d’où venez-vous et pourquoi avez-vous tant tardé ? — Sire, reprit Garin, nous sommes restés à mon hôtel ; nous y avons joué aux tables et aux échecs, sans y perdre ou gagner beaucoup. — Aux échecs ! reprend Charlemagne. Ah ! Vous avez joué aux échecs ! Eh bien ! je prétends vous être agréable ; or sus ! Que nous jouions encore ensemble. »
« Nous jouerons aux conditions que je vais dire : d’abord, je jurerai sur les reliques des saints que, si tu parviens à me mater, je t’abandonne tout ce que je possède, mes trésors, ma femme et le royaume de France ; tout, à l’exception de mes armes. Mais si j’ai l’avantage, je te le dis en vérité, sur-le-champ, je te fais trancher la tête.
— Ma tête ? répond Garin ; par Dieu ! Sire, il faut que vous en ayez une furieuse envie ; pourtant, je n’ai pas mérité votre malveillance ; je vous ai souvent servi de mon bras, j’ai souvent reçu, pour vous défendre, de graves blessures. Pour vous, j’ai quitté ma terre et mon héritage ; c’est pourquoi je vous jure, par le nom du fils de Dieu, qu’il n’y a pas un homme en France excepté vous, qui pourrait ainsi me menacer sans recevoir de mon poing fermé sur le visage. Et s’il m’accusait de trahison, je n’attendrais pas le coucher du soleil pour le forcer à confesser qu’il en a menti. — Vous parlez bien, dit Charlemagne, mais si vous n’étiez pas un traître couard, vous ne refuseriez pas le jeu que je propose. Mal savez-vous jouer aux échecs, mal savez-vous soutenir votre honneur. Vous en serez blâmé, sire Garin, je vous le dis. — Non, sire, s’écria le chevalier, il en sera ce que vous voudrez ; mais je vous déclare hautement que si le gain de la partie me reste, vous vous enfuirez de France, sans retard et comme un misérable mendiant. »

Alors on fit venir l’Évangile et la croix sainte. Charlemagne d’abord et Garin, ensuite, jurèrent de tenir les conventions proposées. Puis des écuyers apportent l’échiquier au milieu de la salle. Jamais nul n’en vit de plus riche et de plus admirable. Les cases en étaient alternativement d’or et d’argent ; la bordure était en rubis, parsemée de cinq cents émeraudes ou saphirs dont les moindres valaient plus de cent sous parisis. Charlemagne ne se lassait pas de le voir ; c’était un gardien des marches d’Espagne qui l’avait reçu du roi Gahfroi de Cordoue, et qui l’avait ensuite transmis en présent à l’empereur.
Le roi s’assied le premier sur un riche tapis ; Garin, sans rien perdre de son assurance, imite son exemple. Ils s’inclinent, le coude appuyé sur l’échiquier, ils dressent leurs pièces dans un silence grave et terrible. Autour d’eux, sont réunis les barons ; ceux de France derrière Charlemagne, ceux d’Aquitaine derrière Garin ; et, d’abord, son frère le duc de Saint-Giles, puis le baron Anseau de Hauterive, puis plus de quatre cents chevaliers, tous ayant l’épée ceinte sous le manteau d’hermine. Alors le duc de Saint-Giles se penchant à l’oreille de Garin :
« Beau très-doux frère, ne vous troublez pas ; montrez un visage serein. Nous n’avons pas peur de Charles, s’il se fâche, il nous trouvera pour lui répondre. Jouez hardiment, et advienne qui doit advenir ! — Grand merci, frère, répondit Garin ; » et il dressa la dernière pièce.
L’empereur est avec son vassal, c’est à lui de commencer. Le jeu s’engage, et déjà les deux rivaux, l’œil avidement attaché sur les échecs, laissent échapper de fréquents soupirs d’inquiétude et de colère. Garin réclame les secours de Dieu ; puisse-t-il défendre son corps consentir, la nuit ne viendra pas avant qu’il m’ait fait voler la tête de Garin.
Cependant, l’impératrice apprenait la lutte engagée et les conditions de la victoire. Quel sujet de désespoir pour son cœur ! « Malheur à moi, s’écria-t-elle, à moi qui, par ma folie, ai mis en pareil danger et mon doux ami et mon noble seigneur. Hélas, Garin ! Pourquoi vous ai-je vu ? Je connais l’empereur, tout l’or de Bénévent ne l’empêcherait pas de me faire mourir ; mais avant de me punir, il voudra consommer sur vous sa vengeance, sur vous qui ne lui avez fait aucune injure ! Pourquoi vous ai-je aimé ? pourquoi vous ai-je nommé devant le roi ? » Disant ces mots, la dame demeura pâmée sur les dalles de sa chambre, et quand elle rouvrit les yeux, ce fut pour continuer ses doléances. « Je suis coupable, mais la faute, est-elle à moi seule, pour n’avoir pas résisté à l’amour ? Dieu seul en doit être blâmé, lui qui forma mon cœur, mon corps et mes pensées. L’amour existerait-il, si Dieu n’y consentait ? Pourquoi fit-il Garin si séduisant, si doux et si rempli de bonne grâce ? Pourquoi le créa-t-il si parfait ? Lui forma-t-il la bouche si belle et l’haleine si parfumée ? N’était-ce pour qu’on imprimât sur elle force baisers ? Oui, sans doute, et pourtant, ce fut lui qui put résister à mes prières. Ah ! s’il eût été plus complaisant, personne ne saurait nos doux entretiens ; je serais heureuse et Garin n’aurait à se plaindre de personne. »
Ainsi pleure et se démène l’impératrice. Garin et Charles ont engagé la partie. Le roi avance un roc. Garin a lieu de s’inquiéter, car bientôt, sa meilleure pièce en est emportée. Encore un coup pareil, et la partie est décidée contre lui. Que faire ? Il dit rapidement une pieuse oraison, puis avance un aufin avec lequel il s’empare d’un chevalier. La colère du roi parut alors terrible ; il frappa du poing sur l’échiquier qu’il fendit dans la partie la plus forte. Puis roulant des yeux et relevant la tête : « Garin, Garin, tu sais bien menacer ; mais je t’en préviens, tu le paieras cher avant qu’une autre heure soit arrivée. »
À ces mots, les barons indignés se lèvent de concert, et le duc de Normandie prenait la parole : « Sire roi, dit-il, vous avez tort envers Garin. Nous sommes ici plus de quatre cents de ses parents et de ses amis, et nous ne souffrirons pas que vous le maltraitiez sans motifs, comme vous le faites. Apaisez votre colère et suivez patiemment les aventures du jeu.
— Par le fils de sainte Marie ! dit Charles à demi-voix, je ne me soucie ni de lui ni de vous, et si je gagne l’honneur du jeu, je jure Dieu qu’avant l’heure de complies, il aura la tête détachée des épaules. »
Garin, qui l’entend, serre de ses deux mains le tablier ; il va frapper le roi sur les tempes ; mais il songe qu’on pourrait lui faire un reproche de sa juste vengeance ; il retient ses mains, il reste maître de sa langue.
Charles se rassied, il avance un paon¹ et bientôt, il enlève un aufin² ; puis, le coup suivant, il renverse un roc³, et le fait également disparaître. Pour Garin, il pâlit et garde le silence ; il suit de l’œil les pièces de son cruel adversaire ; il médite la conséquence de chaque trait, il adoube un chevalier, puis un paon ; enfin, il touche un aufin, met un roc en échec, le prend, et menace un chevalier qui tombe également sans résistance. Le roi voit le ravage de ses deux champions, il gémit, il maudit vingt fois son malheur. Que vous dirai-je davantage ? Il tient la lutte et se défend contre les atteintes de son ennemi, il perd, l’un après l’autre, ses paons et le dernier de ses rocs. Son roi lui-même est mis en échec ; où se réfugiera-t-il ? Encore un coup, et le mat sera prononcé. Heureusement, Garin regarda l’empereur ; il le vit sombre et abattu, il en eut compassion : « Sire roi, lui dit-il, laissons là notre jeu, nous y avons donné trop de temps. À Dieu ne plaise qu’on me reproche de vous avoir maté, de mon plein gré. » À ces mots, l’empereur se lève, et lui touchant la main : « Garin, Garin, vous en devez faire comme il vous plaira ; je me rappelle nos communs serments ; si vous me matez, je vous rends mon empire et ma femme et ma couronne ; quoi qu’il arrive, je ne serai pas trouvé parjure. Demandez donc ce que vous voudrez, une fois ma perte complète, je n’ai rien à vous refuser. » Mais Garin, en voyant l’humilité de l’empereur, ne put retenir ses larmes : « Moi vous déshériter, ô mon seigneur, vous enlever votre couronne ! Oh ! Que jamais cela ne puisse être dit à la honte du père qui me nourrit, de mes parents et de tous mes amis ! Tort avez-vous eu, je pense, en souhaitant mon malheur et pensant à me donner la mort. Je ne l’avais pas mérité, et s’il arrive qu’une femme ait dans l’esprit quelque folle pensée, faut-il s’en étonner, s’en émouvoir et prendre pour elle ses meilleurs amis en haine. Je vous le dis, sire empereur, tort vous eûtes et tort vous fîtes. Maudite la femme qui put éloigner de moi votre affection ; maudite celle de notre premier père qui donna l’exemple du mal à toutes les autres ! »
¹ Paon : ancienne appellation du pion aux échecs. Le mot est attesté sous des formes telles que poon et paonnet dans les textes médiévaux. Si Littré envisage une origine liée à l’oiseau, cette hypothèse reste discutée. Le mot moderne pion est plutôt rapproché de l’ancien français peon, issu du latin pedo, « fantassin », dérivé de pes, pedis, « pied ». Il désignait donc à l’origine un soldat combattant à pied, ce qui correspond au rôle modeste de cette pièce sur l’échiquier. ² Aufin : ancien nom du fou, également écrit alfin ou alfil. Ce terme vient de l’arabe al-fīl, « l’éléphant », transmis notamment par l’espagnol alfil. Dans les jeux orientaux dont les échecs sont issus, cette pièce représentait un éléphant. ³ Roc : la tour, attesté en français dès le XIIᵉ siècle. Le mot vient de l’arabe rukh, qui désignait la tour aux échecs ainsi qu’un char, et qui est passé par le persan. Cette origine rappelle les racines orientales du jeu et le long chemin parcouru par son vocabulaire avant de parvenir à l’Europe médiévale.























