Versus de scachis

Le Versus de scachis, « Vers sur les échecs », est considéré comme le plus ancien texte occidental consacré à ce jeu. Composé vers la fin du Xe siècle, probablement en Italie du Nord, il nous est parvenu grâce à deux manuscrits conservés à l’Abbaye d’Einsiedeln. Il constitue un témoignage exceptionnel de la diffusion des échecs en Europe quelques siècles après leur arrivée depuis le monde arabo-musulman. Ce poème didactique présente un intérêt historique majeur. Il contient la plus ancienne mention connue, en Occident, de la reine des échecs (regina), qui remplace le vizir (ferz) des échecs orientaux, même si elle n’a pas encore la puissance qu’elle acquerra à la fin du XVe siècle. Il offre également la première description connue d’un échiquier bicolore, dont les cases alternent deux couleurs, une innovation appelée à devenir la norme.

La traduction proposée ci-dessous a été réalisée dans le souci de rendre le texte accessible au lecteur d’aujourd’hui. Sans prétendre constituer une édition critique, elle cherche à restituer fidèlement le sens du poème dans un français clair et fluide, afin de faire découvrir ce document fondateur de l’histoire des échecs européens.

Versus scachis échiquier bisontin
Les pièces d’échecs de Lewis trouvées en 1831, sur une plage d’Uig, Lewis, Écosse – Fin XIIe – début XIIIe siècle.

S’il est permis, laissant de côté les soucis, de conduire des jeux,
il existe une chose par laquelle tu peux réjouir ton esprit.
Si tu veux apprendre à la connaître, dirige ici les pas de ton cœur :
parmi les plaisirs agréables, elle sera pour toi la première.
Il n’y a ici ni ruse, ni tromperie, ni serment mensonger ;
tu ne déchires point ton corps, ni aucun de tes membres.
Tu ne perds rien, et tu ne forces personne à perdre ;
nul adversaire perfide ne prendra part au combat.
Tout ce que le jeu de dés¹, par ses funestes hasards, accomplit de mauvais,
ce jeu l’écarte entièrement par sa propre simplicité.
D’abord est établi le champ carré du combat,
riche de multiples cases sur la surface de son échiquier.
Trace huit chemins dans chaque direction,
puis ajoute encore autant de voies en diagonale.
Bientôt tu verras apparaître huit rangées égales,
afin que huit fois huit cases remplissent toute l’étendue du sol.
Certains ont voulu colorer ces cases de deux teintes opposées,
afin que la beauté de l’ensemble soit plus agréable et plus parfaite.
Car si une seule couleur demeurait, l’image de la raison ne serait pas comprise :
l’alternance révèle tous les chemins.
Là sont disposés les peuples des deux rois,
et chacun occupe sa place assignée.
Pour que le joueur connaisse leur nombre exact,
qu’il sache qu’ils sont deux fois quinze et encore deux.
Leur apparence n’est pas la même, leur nom n’est pas commun à tous ;
de même que leur fonction diffère, ainsi leur appellation varie.
Ils ne portent pas non plus une seule couleur dans les deux camps opposés :
si cette partie resplendit de blancheur, l’autre brille de rouge².
Pourtant la cause des deux peuples n’est point différente :
le combat demeure toujours égal entre les deux camps.
Il suffit de connaître les règles d’un seul côté,
car les deux armées auront la même apparence et la même marche.
Le premier rang, divisé en huit cases,
porte les premiers soldats de l’armée annoncée.
Au milieu sont placés le roi et la reine,
semblables par leur aspect, mais non par leur pouvoir.
Après eux viennent les compagnons inclinés, placés de chaque côté,
afin que, par leurs oreilles attentives, ils transmettent les paroles de leur maître³.
Le troisième rang à partir du premier est occupé de chaque côté
par ceux qui doivent parcourir les chemins transversaux.
Aux extrémités demeurent les gardiens des frontières :
les chars, ou les tours, comme on pourrait aussi les nommer.
Celui qui précède ces derniers, et qui garde le second ordre du champ,
conserve pour tous une seule figure :
ce sont les soldats à pied, les fantassins.
Ils sont armés d’une même raison contre l’ennemi,
et avancent les premiers pour supporter les combats.
Lorsque chacun a quitté sa première demeure sur l’échiquier,
la case suivante devient bientôt sa nouvelle demeure.
Mais qu’un ennemi vienne interrompre sa marche :
le fantassin qui lui fait face engage alors le premier combat.
Car lorsque deux adversaires se trouvent ainsi rapprochés,
la différence de couleur entre leurs cases les oppose.
Celui à qui fut accordée la première faculté de frapper
porte en diagonale une blessure terrible à son égal.
Ainsi, lorsqu’un ennemi vient à sa rencontre,
chacun tombe par cette attaque, excepté le roi.
Celui qui succombe ne peut plus fuir davantage :
il est retiré du milieu du jeu lorsqu’il tombe frappé.
Seul le roi peut être pris, mais il n’est pas ôté du champ par un coup :
il avance pour renverser son adversaire,
mais lui-même ne tombe jamais.
Parce qu’il demeure toujours au centre du royaume,
chaque case autour de lui devient son chemin possible.
La route de la reine apparaît avec une grande facilité :
elle marche en ligne droite et en diagonale,
et sa course ne connaît presque aucune limite.
Si sa première demeure est une case blanche,
jamais elle ne prendra une case d’une autre couleur.
Tel est aussi le chemin du fantassin lorsqu’il marche contre l’ennemi :
il peut avancer jusqu’à la fin de son ordre.
Ainsi leurs mouvements se rejoignent :
ce que la reine accomplit en diagonale, le soldat peut également l’accomplir lorsqu’il atteint son terme.
Quant à ceux que j’ai appelés les voisins courbés des souverains³,
ils ne peuvent atteindre qu’un petit nombre de lieux par leur marche transversale.
La couleur sur laquelle chacun d’eux fut placé
ne sera jamais celle qu’il atteindra aussitôt.
Après la première case vient pour lui la troisième demeure,
et son chemin diffère ainsi de celui de la reine.
De plus, les cavaliers accomplissent des détours et des bonds :
leur marche est faite d’étapes obliques et variées.
Ils abandonnent leur première demeure,
et la troisième case qu’ils atteignent possède une couleur différente de la première.
Ainsi, alternativement, ils occupent l’une puis l’autre couleur,
de sorte qu’aucune case ne leur est étrangère.
Mais la tour avance toujours sur une route droite,
et, selon la règle qui lui est donnée, elle prolonge son chemin.
Elle peut étendre son pas dans quatre directions
et parcourir d’un seul mouvement toute une ligne.
Les cavaliers et les autres combattants livrent ici de terribles batailles,
et sans eux les combats seraient presque réduits à néant.
Parmi eux et parmi les autres demeure une garde prudente,
car nul sage ne cherche le combat sans réflexion.
À chacun est donné un protecteur, afin que les blessures ne frappent pas l’imprudent ;
l’homme seul, hélas, tombe facilement lorsqu’il s’avance sans soutien.
Mais lorsque tous resserrent leurs rangs dans un combat commun,
l’ennemi se précipite rapidement vers la mort de son adversaire.
Le roi évite cette menace, jamais il n’est renversé de cette manière ;
par cette prudence, il conserve plus de pouvoir que les autres.
Cependant, si l’ennemi contraint le roi à avancer son pas,
et si celui-ci se trouve enfermé,
alors toute la bataille s’effondre.

¹ L’auteur insiste sur le fait que les échecs sont un jeu de réflexion, sans hasard, qu’il oppose explicitement au jeu de dés (alea). Cette précision n’est pas anodine. Au Moyen Âge, des variantes des échecs faisant intervenir des dés étaient encore connues en Europe et contribuaient à assimiler les échecs aux jeux de hasard et d’argent. C’est en partie pour cette raison que plusieurs autorités ecclésiastiques condamnèrent le jeu. Le Versus de scachis participe ainsi à sa réhabilitation en mettant en avant sa dimension intellectuelle et stratégique.
² Au Moyen Âge, les couleurs des pièces n’étaient pas encore définitivement fixées. Dans les manuscrits et les jeux médiévaux, on rencontre fréquemment l’opposition entre les Blancs et les Rouges, plutôt qu’entre les Blancs et les Noirs. Le Versus de scachis mentionne ainsi une armée « blanche » (candet) et une armée « rouge » (rubore nitet), témoignant d’un usage courant à cette époque. Les célèbres pièces de Lewis, découvertes au XIXᵉ siècle mais sculptées au XIIᵉ siècle, conservent des traces de peinture rouge sur plusieurs pièces.
³ Il s’agit ici des cavaliers, appelés « compagnons » dans la poésie médiévale.

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