Les blancs gagnent toujours

Publié en 1949, 1984 est l’œuvre visionnaire de l’écrivain britannique George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair. Le roman nous plonge dans un futur sombre où un régime totalitaire exerce sur la société une emprise constante, sous l’autorité insaisissable de Big Brother. Au cœur de cet univers étouffant, Winston Smith, modeste employé du Parti, falsifie les archives du passé pour les conformer à la vérité officielle, tandis qu’en lui persiste une aspiration fragile à la liberté et à la vérité. Orwell y déploie une méditation puissante sur la surveillance de masse, l’asservissement du langage par la novlangue, l’effacement méthodique de la mémoire collective et l’anéantissement de la pensée individuelle par un pouvoir omniprésent. Devenu un classique majeur du XXᵉ siècle, le roman a légué à notre vocabulaire l’adjectif « orwellien », désormais associé aux formes les plus insidieuses du contrôle politique et social.

george orwell échecs 1984

« Un garçon, toujours sans avoir reçu d’ordres, apporta le jeu d’Échecs et le Times du jour, la page tournée au problème d’Échecs. Puis, voyant le verre de Winston vide, il apporta la bouteille de gin et le remplit. Il n’était pas nécessaire de donner des ordres. On connaissait ses habitudes. Le jeu d’Échecs l’attendait toujours, la table du coin lui était toujours réservée. Même quand le café était plein, il avait sa table pour lui seul, car personne ne se souciait d’être vu assis trop près de lui. Il ne prenait même pas la peine de compter ses consommations. À intervalles irréguliers, on lui présentait un bout de papier sale qu’on disait être la note, mais il avait l’impression qu’on lui faisait toujours payer moins qu’il ne devait. Peu importait d’ailleurs que ce fût le contraire. Il possédait toujours maintenant beaucoup d’argent. Il occupait même un poste. Une sinécure, plus payée que ne l’avait été son ancien travail.

Il examina le problème d’Échecs et posa les pièces. C’était un problème qui demandait de l’astuce et mettait en jeu deux cavaliers. « Les blancs jouent et gagnent en deux coups. » Winston leva les yeux vers le portrait de Big Brother. « Les blancs gagnent toujours », pensa-t-il avec une sorte de mysticisme obscur. Toujours, sans exception, il en est ainsi. Depuis le commencement du monde, dans aucun problème d’Échecs les noirs n’ont gagné. Ce jeu ne symbolisait-il pas le triomphe éternel et inéluctable du Bien sur le Mal ? Le visage plein de puissance calme lui rendit son regard. Les blancs font toujours échec et mat. »

George Orwell1984, partie III, chapitre 6

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