Le faire-part de naissance de notre Reine apparaît dans un manuscrit latin conservé au monastère suisse d’Einsiedeln aux alentours de l’an Mille, le Versus de scachis, le plus ancien poème traitant du jeu des Échecs, décrivant les règles à l’identique du jeu arabe, sinon qu’il évoque la présence d’une Reine comme un fait accompli. Le changement le plus important survenu au cours de l’évolution du jeu fut sans doute l’introduction d’un élément féminin sur l’échiquier, la Reine, à la fin du Moyen Âge.
Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.
Cette transformation de la figure masculine du vizir en Reine fut progressive. Étrange, l’apparition de cette puissante Reine, seule femme de l’échiquier, dans ce jeu si guerrier apparu autour de 500 après J.-C., nous venant des terres perses et arabes où la femme ne jouissait pourtant guère de tant de pouvoir. C’est que notre Dame, comme toutes les dames du monde, a su se faire attendre. Dans les premiers siècles, le compagnon du Roi était ce vizir, conseiller qui gardait la tête basse devant son suzerain. Notre souveraine apparaît car, dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen, l’an mille voit le surgissement politique de femmes telles qu’Adélaïde de Bourgogne ou Théophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation.
Nous utilisons indifféremment Reine ou Dame pour désigner la pièce maîtresse de notre jeux, mais…
Quel terme fut utilisé en premier : Dame ou Reine ?
Au XIVe siècle, « reine » (orthographiée en France « roine » ou « royne » à cette époque) remplaça progressivement « fers », « fierce » et« fierge » et au XVe siècle, « dame » commença à prendre le relais. Reine et dame étaient et sont encore traditionnellement attachées à la Vierge, comme dans Reine du Ciel et Notre-dame, et les deux sont utilisées en français aujourd’hui pour la reine des échecs. En fait, dans de nombreuses langues européennes, le mot dame, intimement lié à la Vierge, est utilisé comme synonyme ou exclusivement pour la reine des échecs — par exemple, dama en espagnol, tchèque, bulgare et serbe.¹ » Mais pourquoi dans les pays anglo-saxons et germaniques, reine (Königin et queen) ont prévalu ?
Une reine nordique de Lewis et une dame française de Crèvecœur, toutes deux du XIIe siècle.
Au moment de la grande réforme du jeu, à la fin du XVe siècle, les pays catholiques continuèrent à utiliser les dérivés latin de domina, dame en France. Mais la réforme protestante en Allemagne et en Angleterre, voyant dans la dévotion à Marie de l’idolâtrie, refusa les dérivés de domina qui pouvaient suggérer un lien quelconque avec le culte suspect à la Vierge. Au lieu de cela, les protestants utilisèrent les termes laïques Königin et queen. « Cette différence terminologique entre catholiques et protestants est l’une des raisons pour laquelle la reine des échecs doit être vue comme un symbole de la Sainte-Mère, selon l’historien allemand Joachim Petzold. Il soutient que la reine des échecs est née dans un monde catholique, qu’elle a grandi en stature en même temps que la dévotion à la Vierge Marie, et qu’elle est devenue finalement la seule femme devant laquelle même le roi doit s’incliner.¹ »
¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).
— Monsieur, l’avait un jour apostrophé un millionnaire, vous ne participez aux tournois que pour l’argent, alors que moi, je n’y viens que pour l’honneur ! »
— Chacun joue pour ce qu’il n’a pas ! » lui renvoya le champion du monde.
Qui est-ce : Wilhelm Steinitz, Emanuel Lasker, Bobby Fischer ?
C’est bien Wilhelm Steinitz qui avoua un jour : « La gloire, je l’ai déjà. Maintenant, j’ai besoin d’argent. »
Nous savons que les Échecs ne nourrissent pas leur homme et de nombreux champions tirèrent le diable par la queue. Lasker, le successeur de Steinitz au titre, manqua toute sa vie cruellement d’argent. Dans sa jeunesse, avec son frère Berthold, il ne sortait dans la rue qu’à tour de rôle, car ils n’avaient qu’un seul pantalon correct pour deux ! Lasker se faisait un peu d’argent en jouant aux Échecs dans les cafés locaux. Les parents d’Emanuel, inquiets de le voir consacrer tant de temps au jeu et pas assez à son travail scolaire, demandèrent à Berthold de lui trouver une école. Ironie, le directeur de cette nouvelle école n’était autre que le président du club d’Échecs de la ville et le professeur de mathématiques était le champion d’Échecs local, dire que le jeune Lasker se trouva dans son élément.
Bobby Fischer traversa, lui aussi, des périodes de « dèche » sévère. Un soir, Bobby, encore jeune et sans le sou, mais déjà champion des United States, passait devant le Chess and Checker Club de New York, où les habitués et les passants viennent jouer pour de l’argent. Col du manteau relevé, chapeau sur les yeux, il se présente incognito à l’entrée.
— Psst, Franck ! » interpelle-t-il Frank Brady, son ami et futur biographe, qui se trouvait là.
— Bobby, qu’est-ce que tu traînes par ici ? » lui demande Brady surpris.
Pris quelque peu au dépourvu par l’échec de son déguisement, Fischer timidement :
— J’aimerais un peu de thunes pour aller au cinoche. Est-ce que tu peux me trouver une partie ?
Brady se retourne et crie à l’intérieur à l’intention de John Fursa, le propriétaire :
— Ce mec veut jouer ! Tu peux lui arranger ça ? »
Jetant un œil au travers de la pièce enfumée, Fursa répond :
— Dis-lui que non ! C’est un gamin. Les hustlers¹ d’ici vont le bouffer tout cru ! »
Fischer, dépité, tourne les talons.
Brady révèle alors l’identité du gamin en question et un gémissement universel s’ensuivit.
— Oh, mon Dieu ! dit un des joueurs, j’aurais payé des centaines de dollars juste pour m’asseoir en face de l’échiquier de Bobby Fischer. »
¹ Joueurs d’Échecs pour de l’argent et souvent un peu arnaqueurs.
Lequel de ces trois monarques ne joua jamais aux échecs :
Charlemagne ?
Frédéric II de Prusse ?
Napoléon ?
L’échiquier de Charlemagne : l’éléphant de guerre, l’ancètre de notre fou – Bibliothèque nationale de France
Les échecs ne se diffuseront en Europe occidentale qu’à partir du Xe siècle. Le célèbre « échiquier de Charlemagne » a longtemps entretenu la légende selon laquelle l’empereur jouait aux échecs. Pourtant, les historiens s’accordent aujourd’hui à considérer cette attribution comme légendaire. Les pièces dites « de Charlemagne », conservées au Moyen Âge à l’abbaye de Saint-Denis, sont en réalité datées des XIᵉ – XIIᵉ siècles, soit près de trois siècles après la mort de l’empereur en 814. L’« échiquier de Charlemagne » constitue un bel exemple de légende médiévale
Frédéric II de Prusse (1712-1786), surnommé « Frédéric le Grand », est associé à l’histoire des échecs grâce au célèbre « Turc mécanique », l’automate conçu par Wolfgang von Kempelen. Invité au palais de Sanssouci en 1785, Kempelen y présente son invention devant le souverain. Fasciné par les performances de l’automate, Frédéric II aurait proposé une importante somme d’argent à son inventeur afin d’en connaître le secret de fonctionnement. Kempelen refusa cependant de le révéler. Le « Turc mécanique » était en réalité un ingénieux canular : un joueur d’échecs de haut niveau, mais de petite taille, dissimulé à l’intérieur du meuble, dirigeait secrètement les mouvements de l’automate.
Napoléon a joué aux échecs toute sa vie, mais il était considéré comme un joueur médiocre, impatient et souvent tricheur. Il apprit les règles à Brienne, fréquentait le Café de la Régence à Paris, et jouait régulièrement avec ses proches (Bourrienne, Berthier, Murat, etc.). Son style était typique de l’époque romantique : attaques rapides, sacrifices spectaculaires, peu d’attention aux pions et à la position. Trois parties sont traditionnellement recensées : une contre Mme de Rémusat (1804), une contre l’automate « Turc » de Kempelen (1809), et une contre le grand-maréchal Bertrand à Sainte-Hélène (1820).
« Mon but principal est de rendre recommandable par une nouveauté dont personne ne s’est avisé, ou peut-être n’en a été capable ; c’est celle de bien jouer les pions. Ils sont l’âme des échecs, ce sont eux uniquement qui forment l’attaque et la défense, et, de leur bon ou mauvais arrangement, dépend entièrement le gain ou la perte de la partie. »
Qui est l’auteur de cet aphorisme célèbre :
Philidor ?
Paul Morphy ?
Wilhelm Steinitz ?
Aux Échecs, il faut garder la tête sur les épaules !
La procédure de destitution de Louis XVI, 1791 – Eau-forte, Colorié, Musée Carnavalet.
Louis XVI, qui, au jeu de la politique, ne sut pas garder la tête froide, joue sa dernière partie contre un garde national. Pour Marie-Antoinette, derrière le prélat, la partie fut belle. « Je vous ai porté malheur », avoue Élisabeth de France, la sœur du roi. Le dauphin et sa sœur se chamaillent la couronne. Marie-Thérèse Charlotte de France, surnommée « Madame Royale », la fille aînée du roi, fut la seule à sauver sa tête dans cette partie d’échecs révolutionnaire. Notre bon roi n’a point écouté les sages préceptes de François-André Danican Philidor, pourtant d’actualité ; il n’a pas su jouer avec le peuple des petits pions.
François-André Philidor — Augustin de Saint-Aubin, d’après Charles-Nicolas Cochin — Bibliothèque de l’INHA, Wikimedia Commons
Philidor met innocemment en scène, sur l’échiquier, les idées politiques nouvelles qui émergent en ce siècle des Lumières, illustrant une fois de plus cette étrange symbiose entre ce jeu et la vie des hommes. La portée de la révolution introduite sur l’échiquier ne fut probablement pas clairement perçue par tous ses lecteurs, et le succès de l’ouvrage doit plus, de son vivant, aux larges victoires de son auteur sur ses rivaux européens qu’à la profondeur de ses conceptions. Mais c’est bien une transformation radicale des échecs qu’opère L’Analyse du jeu des Échecs, et qui ne se limite pas au progrès qu’elle apporte dans le jeu. Dans ce jeu des élites politiques et militaires où, depuis le Moyen Âge, les pièces figurent nobles et chevaliers et les pions, le petit peuple, il n’est pas illogique que, dans cette perspective, personne ne s’avisa en effet que les pions étaient l’âme, autant sur l’échiquier que dans la vie d’une nation.
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