Un pas de géant
par Claudius · Publié · Mis à jour
Depuis quelle époque, les pions peuvent-il avancer de deux cases :
- depuis les origines ?
- à la charnière entre le Moyen Âge tardif et la Renaissance ?
- depuis la modification proposé par Philidor en 1750 ?
Pendant plusieurs siècles, le pion avance lentement. Dans le shatranj, ancêtre des échecs médiévaux, le pion ne progresse que d’une seule case à la fois, sans exception. Ce rythme reflète un jeu plus posé, où les ouvertures sont longues et la confrontation centrale tardive. Le pion est alors une pièce humble, cantonnée à un rôle secondaire, loin de l’influence stratégique qu’il prendra plus tard.
À la fin du XVe siècle, une transformation décisive apparaît en Europe occidentale : le pion obtient la possibilité d’avancer de deux cases lors de son premier coup. Cette innovation marque une rupture majeure. Elle accélère le jeu, ouvre plus rapidement les lignes et donne aux pions un rôle central dans la lutte pour l’espace et l’initiative.
Cette nouvelle règle est attestée pour la première fois dans les traités espagnols de la Renaissance. Le texte le plus célèbre est celui de Luis Ramírez de Lucena, Repetición de amores y arte de ajedrez, imprimé à Salamanque en 1496. Ce traité, considéré comme l’un des actes fondateurs des échecs modernes, décrit un jeu où les pions peuvent avancer d’une ou de deux cases depuis leur position initiale, selon le choix du joueur : « Los peones pueden en el primer lance jugar a una casa o a dos, segund quisiere el jugador. »
L’introduction de ce double pas pose toutefois un problème : un pion peut désormais « échapper » à un pion adverse qu’il aurait normalement affronté. Pour corriger cette anomalie, une nouvelle règle voit le jour presque immédiatement : la prise en passant. Elle permet à un pion de capturer un pion adverse ayant avancé de deux cases, comme s’il n’en avait avancé qu’une seule. Là encore, les premières mentions apparaissent dans les traités espagnols et italiens du XVIe siècle. Lorsque le pion avance de deux cases d’un seul coup, le pion adverse peut le capturer au passage. « Cuando el peón pasa dos casas de un golpe, el peón contrario puede tomarlo al paso. » écrit Ruy López de Segura en 1561 dans Libro de la invención liberal y arte del juego del ajedrez.
Ces évolutions traduisent une conception nouvelle du jeu d’échecs. Le pion n’est plus seulement une pièce sacrifiée ou décorative ; il devient un acteur stratégique majeur, capable de façonner le centre, d’ouvrir des lignes et de décider du rythme de la partie. Ce simple pas supplémentaire transforme en profondeur la dynamique du jeu et participe pleinement à la naissance des échecs tels que nous les connaissons aujourd’hui.



















